Lecture et écriture.
Toute œuvre littéraire est une dimension nouvelle de la pensée. Elle est accomplissement et perspective d’une esthétique singulière et d’un besoin collectif.
L’écriture permet de faire une dissection de la société à travers l’étude des rapports qu’entretiennent les personnages dans le monde de la fabula. Elle est aussi un outil nécessaire pour traduire les phobies, les désirs enfouis, les craintes ou les rêves d’un individu qui par contrainte ou par désir vit en groupe. Elle devient alors un baromètre pour mesurer les pulsions et les tensions sociales qu’intériorise l’auteur.
La lecture, quant à elle, est interprétation et actualisation des mondes possibles que pourrait créer un auteur. « C’est une tache délicate qu’on a beaucoup moins étudiée que l’écriture »1 dans la mesure où son étude nécessite plus de contraintes : déterminer un champ d’investigation, c’est à dire spécifier les auteurs à étudier, les œuvres ou encore les thèmes ; sélectionner un public, c’est à dire faire une étude sur une tranche de la société (étudiants, travailleurs, adolescents, etc.) ; établir un questionnaire; analyser les résultats ; vérifier des hypothèses pour enfin arriver à des conclusions.
Pour certains, « la littérature reste avant tout un loisir. Lire est avant tout le plaisir du texte »2. Ecrire, aussi, est un plaisir immense, voire une jouissance comme c’est le cas pour Ibn Arabi ou il compare l’écriture à un acte charnel : “Sache, que Dieu te préserve, qu'entre l'écrivain et l'écrit, il se produit une opération d'ordre sexuel. C'est ainsi que la plume qui incise le papier, et l'encre qui l'imprègne, jouent le même rôle que la semence mâle qui éclabousse les entrailles de la femelle et les pénètre profondément pour y laisser les marques et les traces du divin”3.Pour d’autres c’est une contrainte, un supplice ou encore un malheur. Malek Haddad fait partie de cette catégorie d’écrivains. Il finira par abandonner l’écriture faute de ne pouvoir s’exprimer dans sa langue maternelle. Pour d’autres encore c’est une raison d’être. Ils se donnent pour mission de créer une œuvre d’art : l’œuvre qui donnera sens à leur vie au risque de la perdre. Balzac et Proust ne sont-ils pas morts d’épuisement ? Christian Bobin disait un jour « L’écriture c’est le cœur qui éclate en silence ».
« Tout lecteur, un peu passionné de lecture, nourrit et refoule, par la lecture, un désir d’être un écrivain »4.Si tel est le désir du lecteur, qu’en est il de l’écrivain ? Comment voit-il son public ? Quelle est la nature du rapport qui les unit ?
Le souci majeur d’un auteur demeure le lecteur. Il est hanté par l’idée de déplaire. Car contrairement aux idées empiriques reçues, l’auteur n’est pas le seul homme important dans la littérature. L’œuvre achevée, elle est directement soumise à l’œil critique du lecteur car elle lui est destinée. C’est le moment de porter un jugement sur l’œuvre, de l’analyser, de la déconstruire pour la reconstruire à nouveau, en un mot : de lui donner vie. Comme toute attente, elle est pénible. Elle l’est davantage dans la mesure ou le verdict peut, pour des considérations idéologiques ou politiques amener à des jugements très sévères sur l’œuvre ou sur l’auteur.
Un autre point qui dérange beaucoup l’écrivain : c’est qu’il est un peu désavantagé par rapport au lecteur vu qu’il se retrouve dans l’impossibilité de répondre à toutes les critiques portées sur son œuvre, si ce n’est dans quelques émissions littéraires ou dans les colonnes de certains journaux. D’un autre coté, l’interprétation que fait le lecteur peut ne pas correspondre à l’intention première de l’auteur. Elle pourrait conduire à des déductions qui vont à l’encontre de ses convictions profondes, sur des questions qui touchent le politique, l’économique ou le social. Parfois l’intention de l’auteur et celle du lecteur se retrouvent très éloignées en raison de l’héritage linguistique, idéologique, psychologique et culturel de chaque parti. Il en résulte que l’auteur se trouve tiraillé par le fait qu’il soit l’auteur du texte et le fait qu’il soit héritier d’un sens qu’il n’a pas désiré.
La subjectivité est une autre source de malaise vu qu’elle ne peut être écartée, ni du choix des textes des lecteurs ni de la critique dont ils feront l’objet.les lectures se feront en grandes parties par rapport au tapage médiatique qui entoure l’œuvre ou l’auteur, à leur apparition dans les revues spécialisées, les émissions littéraires, ou encore par rapport à un prix littéraire déjà obtenu par l’auteur. Ce qui donnera inéluctablement des auteurs très lus et d’autres complètement marginalisés. Cette situation est tragique pour l’écrivain qu’on a taxé de « mauvais » car son texte n’aura pas l’opportunité d’être actualisé au niveau de la signification et donc de survivre à l’épreuve du temps. Chose qui constitue l’essence même de la littérature. Elle est aussi tragique pour le lecteur qui verra ses lectures limitées à quelques auteurs qualifiés de « bons ». Ses horizons culturels et sa quête d’une esthétique nouvelle se retrouvent donc très réduits. Mais dans certains pays, le circuit lettré essentiellement constitué d’enseignants universitaires, de critiques littéraires et de quelques initiés tels que certains libraires, pourrait dans une certaine mesure éclairer les lecteurs et les guider vers de nouveaux horizons qui répondraient à leurs attentes.
Si jusque là, la relation auteur/lecteur est génératrice de tensions, d’autres spécialistes voient la chose d’un autre œil .Umberto Eco fait partie de ces théoriciens ou sémioticiens qui pensent qu’il est plutôt question de coopération plus que d’autres choses. Le texte est en fait une « machine paresseuse qui exige du lecteur un travail coopératif acharné pour remplir les espaces de non-dit ou de déjà-dit restés en blanc »5.le texte est un tissu de signes. « Il est perçu comme une totalité où l’auteur amène les mots puis le lecteur le sens »6.on ne saurait comprendre autre chose que de la complicité et de la complémentarité qui unit l’auteur au lecteur à travers ce trait d’union qui n’est autre que le texte.
La relation qui unit l’auteur au lecteur demeure l’une des plus délicates que l’on puisse étudier. Mais entre temps, beaucoup d’encre imprègnera le papier et donnera du plaisir à qui en voudra.
F. Djarmouni.2009.
1 .W.Bouzar, lectures maghrébines, o.p.u, 1984, p31
2 Rachid Boudjedra , Convergences critiques ,p 50, O.P.U. 2005.
3 Ibn Arabi, cité par Rachid Boudjedra, in “Littérature et sexualité”, article paru dans Révolution
Africaine du 25 mars l988
4 Bachelard, La poétique de l’espace.
5 Eco,1985. www.fabula.com.
6 Lucie guillemette et josiane Cosette, 2006, www.signosemio.com.